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Recherche, IA et obstination : anatomie d’une enquête documentaire

François LIBMANN

Enquête documentaire sur une PME italienne innovante

Recherche documentaire

Intelligence artificielle

Veille stratégique

Un client nous a demandé des informations sur une petite entreprise italienne dont il avait entendu parler comme étant particulièrement innovante. Il voulait vérifier qu’elle faisait bien de la R&D, connaître ses effectifs et savoir si elle avait une activité de production. À première vue, rien de bien compliqué. Ce parcours de recherche montre pourtant que tous les outils et toutes les sources du monde ne suffisent pas si l’on ne pilote pas la démarche avec créativité et obstination.

Premiers pas, premières impasses

Nous commençons, logiquement, par le site web de l'entreprise, qui présente en détail ses différentes gammes de produits. Mais notre client n'avait pas besoin de nous pour cela : il cherchait un regard extérieur, des informations qui ne viennent pas nécessairement de la société elle-même.

Direction l’agrégateur Factiva, pour ses dizaines de milliers de titres de presse internationale en texte intégral. La récolte est mince : plus de 200 articles concernent en réalité l’équipe locale de basket sponsorisée par l’entreprise étudiée et baptisée à son nom, tandis que quelques autres articles évoquent le sponsoring d’événements. Ces résultats sont utiles pour comprendre l’ancrage local de la société, mais ils sont loin de répondre à la question posée. Nous glanons tout de même une information intéressante : dès 2018, elle était déjà considérée comme une entreprise très innovante, sans plus de précision. Un seul article un peu détaillé sur ses activités complète ce maigre butin.

Nexis, de même nature que Factiva, se montre encore plus avare, sans rien apporter de neuf. Par acquit de conscience, nous vérifions aussi Tagaday, axé sur la presse française : aucun résultat.

Du côté de la science, silence radio

Nous nous tournons alors vers les publications scientifiques. Dans Scopus, aucune publication signée par un chercheur de la société. Dans Google Scholar, énormément de bruit à cause du nom composé de l’entreprise, mais un signal finit par émerger : un document interne d’une autre société cite une étude de cas menée dans l’entreprise qui nous intéresse, dans le domaine précis qui concerne notre client, avec le nom de deux auteurs à la clé. Un fil à tirer.

Nous trouvons en tout et pour tout un seul article d’un des auteurs, mais avec une affiliation universitaire et traitant d’un sujet assez éloigné de ce qui nous intéressait.

Le détour qui change tout

Nous passons aux outils d’IA qui ne remontent rien d’extraordinaire. Devant cette sorte d’impasse, nous avons l’idée de demander à une IA une liste des publications italiennes spécialisées dans le secteur technologique de l’entreprise, mais destinées aux praticiens et non aux chercheurs, en d’autres termes des revues professionnelles. Nous les avons interrogées une à une, en prenant un abonnement à certaines d’entre elles, d’autres ne donnant aucune réponse intéressante. Et là nous avons trouvé des informations sur l’entreprise, ses dirigeants, ses démarches d’innovation, etc. Un article racontait même l’histoire de l’entreprise avec force détails. Le seul inconvénient de ce type d’article est l’absence quasi-totale d’esprit critique.

Des brevets qui n’existent pas

Reste une dernière piste : les brevets. Depuis des années, la société communique abondamment sur ses brevets. Par exemple, un article de 2018 annonce le récent dépôt d’un brevet en précisant le sujet concerné. Pourtant, en cherchant par le nom de l’entreprise, la technologie concernée, comme avec tous les noms d’auteurs identifiés au fil des articles, nous ne trouvons strictement aucun dépôt. L’explication nous vient finalement de l’un des articles professionnels très récents dénichés plus tôt : l’entreprise protège, en réalité, ses innovations par le droit d’auteur et le secret des affaires, et non par la voie du brevet. Le terme « brevet » est ici utilisé dans un sens essentiellement commercial. La protection existe bel et bien, mais elle ne prend pas la forme attendue.

Conclusion

Cette recherche illustre bien ce qui distingue une enquête efficace d’une simple accumulation de requêtes : ce n’est pas l’outil qui fait la trouvaille, c’est la façon de le questionner et surtout d’avoir accès aux bonnes sources. Chaque source, prise isolément, qu’il s’agisse de Factiva, Nexis, Scopus, Google Scholar ou des outils d’IA, n’a livré que des fragments, souvent décevants. C’est en changeant d’angle à chaque impasse, en suivant les noms d’auteurs comme des indices et en sortant du cadre scientifique classique pour explorer la presse professionnelle sectorielle que le tableau s’est enfin complété. La démarche créative reste totalement humaine.

La dernière surprise, l’absence totale et réelle de brevets là où l’entreprise communique tant sur son caractère innovant, rappelle qu’on ne maîtrise pas la façon dont les autres choisissent leur vocabulaire et leur degré de sincérité.

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